Daniel Buren In Situ

In Situ, voilà longtemps que l’artiste Daniel Buren, qui n’a pas d’atelier, revendique cette pratique. Mais peut-être cette dénomination n’a-t-elle jamais été aussi exacte et aussi légitime qu’à Catanzaro. L’étymologie latine de l’expression renvoie à « ce qui existe sur place » et est notamment employée dans le domaine de l’archéologie, ainsi que dans celui de l’art contemporain. Daniel Buren

Depuis le 27 Juillet et jusqu’au 14 octobre 2012, l’exposition « Construire sur des vestiges : d’un éphémère à l’autre. Travaux in situ.(*) » sur le site di Scolacium Catanzaro, Italy, présente un ensemble d’œuvres de Daniel Buren.

Construire sur des vestiges, comme j’aurais aimé travailler sur ce thème ! La ruine est poétique par essence. Daniel Buren dans les diverses installations qu’il a proposé entend dans une alchimie qui frôle la perfection, renforcer les éléments existants, et remplir les vides. Autour de la ruine, tout aura été dit et compris dans la plus parfaite intelligence.

Lorsque l’on connait les colonnes de Buren situées Place du Palais Royal à Paris, on ne peut que sourire et acquiescer lorsqu’il complète l’échiquier des colonnes du site. C’est du Buren, assurément, on repère immédiatement la déclinaison de ses marques de fabriques. Mais l’on peut aussi saluer le geste, tout bonnement incontournable, une rare évidence.

Daniel Buren l'oliveraieDans l’oliveraie, Buren a dressé de petits murets rayés autour des arbres. Utilitaires, ils retiendront l’eau pour abreuver les arbres, ils rythment aussi le champ, marquant l’intervention de la main de l’homme, la maîtrise de la nature, de ses cultures. C’est une attention portée au paysage. Le vert des rayures, là encore était une buren5évidence.

Ailleurs on retrouve une cabane tapissée extérieurement de miroirs, qui renvoient le paysage alentour en une vision discrète et à la fois grandiose. On se rappellera une installation sur le même mode dans les jardins de la villa Médicis.cabane

Le parcours se poursuit également à l’intérieur du musée. Ainsi que sur les murs en ruines où des fenêtres au verre jaune ou rose ont été posées et au cœur du théâtre antique avec un mur en miroir.

 

colonnesJe connais le travail de Daniel Buren. Je comprends la plupart de ses interventions. Mais j’avoue avoir cette fois été profondément et particulièrement touchée. L’artiste, qui avait déjà travaillé sur le motif de la colonne, familier de ce terme si latin de « In Situ », a peut-être atteint là, la part des anges.

Tous les projets d’un grand artiste sont estimables. Mais parfois, on y trouve une sorte de supplément d’âme, parce que toutes les conditions de la rencontre sont réunies. Ce n’est plus seulement un exercice réussi, mais un épanouissement. Sur les vestiges, se sera épanouie la pratique de Daniel Buren, abolissant la distance entre passé et présent.   

(*) Intersezione VII. Costruire sulle vestigia : impermanenze. Opere in situ

Antoine Emaz, le verbe sinon rien.

La poésie d’Antoine Emaz.

En decà

(Antoine Emaz est né en 1955, il vit à Angers où il enseigne au collège).

Par hasard, j’ai commencé par Caisse Claire. Ce qu’il y a d’heureux lorsque l’on aborde un auteur qui a déjà beaucoup publié, c’est qu’un sentiment rassurant vous accompagne, celui que sa langue ne vous manquera pas immédiatement.

sol imbibé

eau épaissie du pourrissement continuel de plantes

sombres

Une angoisse tout de même m’est venue : avais-je commencé par le bon bout ? Et avec quel autre recueil poursuivre ? Devrais-je privilégier un abord chronologique ou me fier à mon instinct, c'est-à-dire céder à la puissante d’un mot, d’un titre ? Rapidement, je rejetais l’abord chronologique qui ne me semblait pas correspondre à un chemin poétique.

Ecrire, comme si quelque chose devait se jouer un

jour ou l’autre à cet endroit.

Souvent, lorsque je lis de la poésie, je le fais par petites gorgées, un poème à la fois ou même moins si la langue est par trop opaque. Préférant relire et répéter à haute voix une strophe, plusieurs fois, pour bien la mâcher.

On pose les mots sur la table comme de petites masses de terre molle

mots-choses

chair-mémoire

La première nuit, la chambre donnant sur le jardin, la lune presque pleine, je lus jusqu’à deux heures du matin.

rien n’a bougé

sauf dans l’œil

Le second soir, il pleuvait. Depuis mon lit allongée, j’entendais le bruit de la pluie sur les feuillages du jardin. J’avais hâte de m’enfouir à nouveau dans l’épaisseur du verbe. De m’y noyer encore pour mieux respirer, débarrassée d’impuretés invisibles, grattées à la pierre ponce du texte.

La poésie et la peinture peuvent avoir ce point commun d’aborder la réalité en la régénérant par un langage neuf. Le vocabulaire est connu, mais les mots semblent plus vifs ; Comme si on les éprouvaient pour la première fois. 

Le rythme de la lecture était rude. Je m’arrêtais souvent pour dire une séquence à voix haute, pour relire un mot ou tout un paragraphe, ou rechercher quelques pages plus haut un mot, le même, résonnant, résurgent. Et ma respiration se calait sur ces rythmes. Epreuve assez physique finalement pour une lecture.

Second soir ; Les heures à nouveau avaient passées sans faire de bruit.

L'atelier de Jean-Gilles Badaire

2 juin 2012 - Visite de l’atelier de Jean-Gilles Badaire

Grande porte qui donne sur une cour qui a l’air d’un jardin.

Le chat qui dort sur la table sous la ramure.

L’atelier lui, est fait de recoins, comme les cloisonnements d’un cerveau.

Espaces – rangements – écriture – stock – accumulation d’objet – peinture.

Toile et papier. Vertical, horizontal.

Les objets mus par un principe d’accumulation spontanée.

L’atelier est plein de pierres volcaniques. Les toiles sont des pierres, les pots qui recouvrent la table de travail sont des pierres, les livres sont des pierres, les objets des pierres, les dizaines de toiles, les centaines de dessins, nombreux comme les jours passés. Les lourdes chaussures noires.

La noirceur du lieu m’étonne. Il n’y a pas que les pigments et le bitume à entretenir cette atmosphère d’Œuvre au noir. 

Sensation de richesse dans l’exigüité, exigüité par trop plein. Art non-minimal.

En haut des marches, un petit bureau jonché de papiers, juste derrière une bibliothèque, juste derrière une réserve. La rambarde supporte un tas de toiles libres amoncelées. La vision en surplomb de l’espace de travail.

Une antre, l’estomac des tiroirs cavés de dessins triés par saison. « Je travaille tous les jours ».

Rien n’est en ordre. Chaque chose pourtant occupe la place qui lui a été à un moment attribuée.

S’asseoir au centre de cet univers. Attendre, sol, murs, que la peinture, pigments, craies, poudres, huile, solvants, se lient en une substance antédiluvienne... Cette matrice primordiale que je suis venue guêter.

Après les mots… Les phrases même étaient de trop…

 

Robert Combas au MAC Lyon

Robert Combas, artiste emblématique de la Figuration Libre, se voit offrir sa première grande rétrospective au MAC Lyon.

Combas 2010Près de 600 œuvres sont présentées selon un parcours prolifique, chronologique et thématique. Une bande son tirée de la discothèque de l’artiste, grand rockeur devant l’éternel, accompagne la visite. Un studio a également été installé à l’étage. L’artiste s’y installera durant les deux premiers mois de l’exposition pour peindre, écrire, écouter et jouer de la musique, recevoir des amis, des professionnels du monde de l’art et se rendre visible au public à travers des vitres sans tain.

Cette exposition me semble une belle occasion pour souligner le caractère nécessairement vivant de la création contemporaine, comme une qualité intrinsèque. Ici, autour de l’exposition ont été organisées des visites guidées par l’artiste (9 mars et 13 avril), des entretiens (le philosophe Michel Onfray le 4 avril, Philippe Manœuvre pour la revue Rock and Folk le 25 avril, l’artiste Marc Desgranchamps le 20 juin), une conférence de Cyrille Bonin « La Peinture de Combas, c’est du rock », le 17 avril, et des concerts de l’artiste avec son groupe de rock les Sans pattes (les 1- mars, 6avril, 17 mai et 15 juin).

Toute autre attitude me parait intenable, car comment peut-on consciemment s’absenter de son œuvre de son vivant ? Allez, bougez, filez à Lyon, c’est du Rock !!

Les Sans pattes

Concert des Sans Pattes

ROBERT COMBAS, GREATEST HITS - MAC Lyon

24  FÉVRIER - 15  JUILLET 2012

 

J'étais venue voir Vincent Mauger

Le Musée de l’Hospice St Roch à Issoudun entamait la semaine dernière sa saison 2012 avec l’inauguration de trois expositions temporaires :

L’espace le plus vaste est dédié à l’exposition de Cécile Reims dont l’édition du catalogue raisonné a donné l’impulsion. A partir de ce catalogue, l’artiste, en concertation avec Sophie Caze directrice du Musée, a opéré un choix d’œuvres allant de Dürer à Rembrandt en passant par Piranèse. L’exposition intitulée Passage du témoin revient sur cette position particulière du graveur, en charge de matérialiser et de transmettre à travers le temps le dessin/dessein des grands maîtres anciens jusqu’à Picasso ou Hans Bellmer. Ce travail, souligne Cécile Reims, est intime, silencieux, ascètique. Il se joue hors du présent. Notamment parce que regarder une gravure demande du temps, ce que l’on ne sait sans doute plus bien faire. Nul spectacle, nul mensonge possible ou artifice, c’est dans la complexité des méandres du noir que la gravure se comprend.

A l’opposé du Musée, a été installée une œuvre de Soto, Pénétrable BBL bleu, 1999. Le musée poursuit là son travail de présentation de sculptures monumentales. Dans cette salle aux vastes dimensions, le spectateur est invité à pénétrer l’œuvre de cet artiste emblématique de l’OpArt. C’est tout naturellement que l’on s’avance vers la structure géométrique, grand portique tendu de fils plastiques bleu. C’est beau, dense et mouvant à la fois, le corps est rapidement appelé vers l’intérieur, puis vient le besoin de se promener, d’ouvrir les mains pour sentir les fils glisser contre soi, et de regarder autour pour percevoir les autres, si proches et à la fois mis à distance par la trame de lignes bleues parallèles, de regarder au sol les ombres. J’entends comme du vent dans les branches, un sourire me monte aux lèvres.

Vincent MaugerEntre ces deux espaces, deux salles ont été offertes à la créativité de Vincent Mauger. Le jeune homme était déjà venu à Issoudun en 2005 pour une résidence. Depuis il a fait du chemin (Musée Denys Puech à Rodez, Estuaire à Nantes, Instants Chavirés, Salon de Montrouge, Drawing Now). Sophie Caze, depuis la résidence de 2005 a maintenu le dialogue et choisi de proposer à Vincent Mauger de répondre à l’œuvre de Soto. Au Pénétrable bleu, Vincent Mauger est donc venu opposer une création in situ (travail d’une semaine) grise, impénétrable, opaque et irrégulière. Les œuvres de Vincent n’ont pas de titre. Démériterais-je en parlant de la météorite qu’il a conçue ? On tourne autour, elle résiste au regard, nous toisant d’une tête. L’aspect monolithique de l’œuvre contraste avec les multiples casiers plastiques qui la composent. Ces unités reconnaissables ne suffisent pas à effacer l’impression d’étrangeté que dégage cette forme alléatoire, résultat à la fois d’une compilation, d’une action d’assemblage suivie d’une entreprise d’érosion et de fragmentation.

En marge de l’œuvre in situ nous sont proposées deux séries de dessins et une série de photographies.

J’aime particulièrement les dessins numériques d’après ces papiers qui ont accompagnés nos scolarités. L’artiste génère des percées dans la trame rigoureuse d’un papier millimétré, sur une autre page les lignes d’une grande copie à grands carreaux se boursouflent pour donner naissance à une topographie, les marges s’effilochent, les notions de géométrie sont devenues variables... ou comment L’absence de règle devient une règle en soi. La proposition est ludique. Elle vient troubler nos références à l’espace et remettre en question nos apprentissages. L’art souvent accepte le hasard comme contrainte.


Trois expositions au Musée de l’Hospice St Roch 36100 Issoudun :L'omniprésence des possibles

Passage du témoin - Cécile Reims & les graveurs du XVe au XXIe siècle, affinités électives - Exposition du 25 février au 28 mai 2012 - Catalogue raisonné Cécile Reims , L’œuvre gravé 1945-2011, Editions 5 continents, sous la direction de Lauren Laz

Soto Pénétrable BBL bleu - Exposition du 25 février au 9 décembre 2012

Vincent Mauger, L’Omniprésence des possibles - Exposition du 25 février au 30 décembre 2012 - Avec le concours de la Galerie Bertrand Grimont.

Mes remerciements vont à Sophie Cazé, directrice du Musée de l’Hospice St Roch

pour son aide à la rédaction de cet article.

Claude Viallat et moi

Image galerie Bernard CeyssonLorsque l’on rencontre la peinture de Claude Viallat, on est tout de suite confronté à son « système» de forme redondante. Ce choix de ne plus peindre qu’une forme abstraite de manière sérielle, Viallat le fait en 1966, à la suite d’une expérience qui a mal tourné. Il avait découpé dans une plaque de mousse polyuréthane, la forme d’une palette. Trempée à l’eau de javel et laissée à l’abandon toute une nuit, ainsi serait née la fameuse « forme Viallat », de la destruction partielle de la mousse par l’action caustique de la javel.

La « forme » sert d’empreinte, tandis qu’une plaque de carton découpée permet de tracer de la « contre forme ». La forme se répète ensuite à l’envie, de support en support, selon des rythmes propres, une musique interne; sa poésie.

Et cela fait plus de quarante ans que ça dure !

D’abord, j’ai trouvé le système absurde, et d’un ennui sans nom, surtout pour l’artiste d’ailleurs, que j’imaginais jour après jour penché sur sa toile sans plus rien à dire ou à inventer, le système étant fixé une fois pour toute sans échappatoire, puisque l’artiste y demeurait fidèle… J’ai depuis changé d’avis et suis devenue, peut-être malgré moi, une enfant de Claude Viallat.

On pourrait penser que la répétition d’une forme abstraite unique constitue une sorte d’aporie où la peinture et tout discours autour viendrait s’épuiser. Pour diverses raisons, il n’en est rien.

Sans titre (n°188/2011), Acrylique sur fragment de bâche rouge 88 x 110 cmA propos de l’unicité de cette forme d’abord, il faut bien la regarder. Y passer du temps. On constatera alors qu’elle est infiniment changeante : dense, saturée ou transparente, limites plus ou moins nettes, enfin son dessin varie parfois légèrement, devient moins précis, tremble légèrement sans pour autant échapper à sa définition. Abstraite ? j’y ai vu un osselet, une éponge, le mouvement de la cape du torero, une vague, l’ébauche d’un corps, et pourquoi pas le motif d’un tissu provençal. Elle est à la fois sensuelle, organique, ludique, poétique, mouvante.

Le « système Viallat » diffère par exemple de celui imaginé à la même époque par Buren, avec son alternance de bandes rayées, logique beaucoup plus stricte et systématique, où l’espace peint (toile, mur, fenêtre…) s’en va dialoguer avec son environnement architectural. Si je poursuis cette comparaison, on notera que l’action de peindre chez Buren peut être confiée à un ouvrier, ce qui n’est jamais le cas chez Viallat.

Viallat a définitivement pris le parti de peindre, de tremper dans la peinture, ce qu’il fait d’ailleurs fidèlement chaque jour. Avec beaucoup de délectation, j’imagine. Car ce que Viallat a réglé une fois pour toute avec son système, c’est la question du sujet en peinture. Il ne reste alors qu’à s’occuper de peindre et de traiter de questions strictement plastiques. Chez Viallat la peinture s’écrit et s’élabore en peignant. Dans l’ordre vient le support, puis la réaction de la couche picturale avec lui, des couleurs entre elles, le jeu des coutures ; le peintre restant attentif, disponible pour jouer avec tout cela.

Sans titre (191/1997), Acrylique sur raboutage 189 x 161 cmLe système n’est donc pas si figé. Au contraire, je dirais qu’il est continuellement changeant dans les limites de sa définition. Et que cette définition, pour contraignante qu’elle ait l’air, offre au contraire un immense domaine de liberté, une infinité de possibles. A travers l’œuvre de Viallat, j’ai vu des teintures sur tissu (plutôt dans les premiers temps), des solarisations, des empreintes faites au feu, des formes sur fond uni, des jeux de couleur entre forme et contre-forme, des motifs fournis par le support (motifs floraux surannés apparus dans les années 80), des recto-verso, des montages jouant de la transparence avec des bâches ajourées ou des filets, des formats délirants plus géniaux les uns que les autres. La couche picturale se dilate, laisse deviner la trace du pinceau, ou apparaitre le support initial, sa couleur, ses marges, ses coutures, ses accrocs…

L’art chez Viallat est un jeu dont les règles ne sont jamais figées mais qui s’inventent et se réinventent au fur et à mesure. Pierre Wat a une expression très juste lorsqu’il parle chez Viallat d’un « usage fécond de la contrainte ».

Je me suis amusée à dresser un petit inventaire des supports utilisés par Claude Viallat. Comme chez Kurt Schwitters, il n’y a pas de limite au recyclage qui signe la volonté de désacraliser l’œuvre d’art, de la sortir de ses codes pour la rendre à la vie : parasol, cape de matador, filet, rideau au crochet, dossier de canapé, cul de fauteuil, drap, carton, rideau de cinéma, robe ancienne, vlieseline, patchwork, toile de tente, tissus fleuri, sac en toile de jute, sac de poste, bâche militaire, tau de bateau, feutrine, rideau, store… (j’en oublie certainement) et toutes les combinaison de ces matières diverses par assemblage.

Claude Viallat dans son atelier 2011

Pierre Wat qui a beaucoup écrit sur le groupe Support/Surface, sur Viallat et sur d’autres artistes issus de l’expressionnisme abstrait a parlé des Hommages dans l’œuvre de Viallat en disant que lorsque Viallat intitule une œuvre Hommage à Matisse, Hommage à Cézanne ou Hommage à Giorgione, il ne le fait pas dans l’intention de, mais plutôt en le faisant, ce qui est tout à fait différent. ... Entre ma pratique et l’œuvre de Claude Viallat, il y a des similitudes. On pourrait parler d’emprunts, mais ce ne serait pas tout à fait exact. C’est-à-dire que je ne fais pas les choses comme Viallat, mais bien parce que mon chemin implique que j’agisse ainsi et il se trouve que cette voie a été ouverte par Viallat. Hommage et profond respect, monsieur…

L’usage de la toile libre est un premier point commun.

La toile libre, c’est à la fois une contrainte parce qu’il faut sans cesse réinventer les moyens de la peindre, se battre avec elle parce qu’elle n’est pas plane, qu’elle ne se laisse pas faire, qu’elle est à chaque fois différente, que chaque tissu présente des réactions inconnues, mais c’est aussi un formidable terrain de jeu et une grande liberté : liberté d’un support souple, léger, mobile, transportable, dont le format n’est ni figé, ni nécessairement géométrique et qui pour ma part, peut s’étoffer en volume.

Tout comme Viallat, j’use de supports de récupération, pratique qui me dédouane de cet idéal de blancheur qu’est la toile enduite, de cette virginité des commencements qui peut-être un frein, une crispation. En choisissant des supports de récupération la peinture s’épanouit plus volontiers et la matière fournit des arguments qui enrichissent le propos. Il est ainsi intéressant de faire correspondre la matière de l’œuvre avec son contenu.

Je revendique enfin une certaine attitude. Celle d’un artiste-artisan dépositaire non pas d’un savoir-faire, mais d’une expérience de la matière picturale qui permet d’aller vers un ailleurs, de marcher en équilibre, d’accepter les hasards de la création ce qui nous autorise tous les cheminements, et réserve de belles surprises. Dans le paysage actuel, toujours plus pointu dans ses technologies, je trouve cela important de revendiquer cette pratique-là qui nous renvoie à des gestes primordiaux. Cela aussi, je le partage avec Claude Viallat.

Les photos 1, 2 et 3 ont été aimablement prêtées par la galerie Bernard Ceysson.

Bernard Ceysson représente Claude Viallat depuis 2006. Une exposition lui est actuellement consacrée sur le site de St Etienne : Claude Viallat - Peinture et objet jusqu’au 31 Janvier 2012.

Historien de l’art, commissaire d’exposition, Bernard Ceysson a tour à tour été directeur du Musée d’art et d’industrie de St Etienne, du Musée national d’art moderne, du nouveau Musée d’art moderne de St Etienne. En 2006 il part à la retraite et ouvre une galerie à Paris, au Luxembourg et dans sa ville natale de St Etienne. Il représente la plupart des artistes du groupe Support/Surface dont il a suivi le parcours tout au long de sa carrière.

Voeux 2012

Créer, c'est donner une forme au chaos. 2012 reste à inventer.

voeux

Jean-Gilles Badaire à Chambord

Jean-Gilles Badaire à Chambord est une invitation qui ne se refuse pas.bouquets de fleurs noires 2011

J'ai déjà croisé lla peinture de Jean-Gilles Badaire ; tellurique, matiériste, à l’empreinte forte. Difficile de ne pas se laisser emporter, comme une évidence absolue. Il m’était difficile de ne pas me rendre à ces Cérémonies.

Plusieurs séries composent cette exposition, regroupées sous le titre générique des Cérémonies. Si les Mariées, les 14 stations d’un chemin de croix autour d’un grand Christ, s’envisagent aisément sous cet angle. D’autres séries sont plus difficiles à relier au titre. Elles touchent à une mythologie plus intime (images rapportées d’Afrique, paysages vides, ravagés), à des célébrations plus personnelles. Mais est-ce que peindre, n’est pas déjà une cérémonie en soit, dans une succession de gestes rituels ?

Par où commencer la visite? J’avise d’abord des paysages ocres et noircis. Ils ont été créés entre 2006 et 2011. Ainsi ce thème du paysage traverse de manière permanente l’œuvre de Badaire.

Le Christ entouré de quatorze stations d’un chemin de croix végétal occupe un vaste espace lumineux. La figure du Christ a été peinte en février 2010, les quatorze bouquets pauvres en mars de la même année. Je sens le déroulement du temps entre les branches. Je m’attarde à la contemplation hypnotique des quatorze toiles. Un phénomène que je perçois d’abord comme un manque, accapare mon attention : la croix du châssis transparait à travers les couches picturales. Puis je comprends que cet accident est en réalité un geste pictural, une affirmation, le signe de la croix en peinture. Et cela devient merveilleux.

série des mariées

La série des Mariées. Ce cycle s’étend de 2007 à 2009. La dizaine de toiles qui compose cet ensemble présente des formats légèrement variables, les titres se déclinent également en fines nuances : la Mariée, Mariée à la fenêtre, Mariée à la robe rouge, Mariée de novembre, Mariée de décembre, Mariée à la robe d’or. Encore une fois, ce ballet égrène le temps. Je m’approche un peu de la surface des toiles, et je me dis qu’il est si facile de figurer un corps, qu’il suffit de trois traits qui tremblent un peu… lorsqu’avec des matériaux et des moyens très simples, on atteint une telle beauté, une telle légèreté, l'artiste tutoie les anges ! Je tourne sur moi-même pour les embrasser toutes et j'entends une musique silencieuse.Mariée au fond rose - novembre 2008 - 146 x 114 cm

Je termine ma visite par la série des grands bouquets de fleurs noires (2011), magnifiques dans leur obscurité qui tantôt absorbe ou réfléchit la lumière, où la matière se fait tantôt sourde et charbonneuse, ailleurs plus fluide par l’usage de jus et d’encres. Contre le noir, viennent quelques taches colorées, de l’ocre, du bleu, des roses-rouges qui claquent.

Si j’ai aimé le travail proposé par Jean-Gilles Badaire, et le catalogue qui accompagne l'exposition, je dois quand même nuancer mon propos quant à la scénographie de l’exposition. Il me semble que le domaine de Chambord n’a pas entièrement rempli son rôle. On est parfois désorienté, on ne sait pas où commence l’exposition. A peine est-on renseigné par un encart de petit format qui explicite un peu le propos. Mais nulle autre explication, les titres des œuvres ne sont pas indiqués, pas plus que les dates. Il me semble que si la direction de Chambord s’engage auprès d’artistes (George Rousse a participé à un premier programme de résidence en 2011), il va falloir se donner les moyens de ses intentions. Il serait louable que les divers monuments qui décident de se lancer dans l’aventure de l’art contemporain, le fasse avec tout le sérieux et le professionnalisme nécessaire et non comme un esprit de mode.

Foires d'automne

Il est d’usage en ce mois d’Octobre de faire un tour sur les foires parisiennes.

Chic Today

La FIAC, comme au musée.

« 80% des visiteurs de la FIAC sont des collectionneurs, les autres viennent là comme au musée », entendais-je sur les ondes de France Culture hier soir. J’ignore si les pourcentages sont exacts, mais la remarque me semble juste. Et comme je ne fais partie ni de ceux qui ont un portefeuille suffisant pour acheter à la FIAC, ni de ceux qui ont envie de voir des oeuvres muséales, j’ai depuis plusieurs années déserté la FIAC, lui préférant ses foires satellites, plus proches de l’art en train de se faire.

Cut log, troisième édition, la petite sœur de la FIAC, à la bourse du commerce.

Reliée à la FIAC par des navettes, elle se veut une tête chercheuse, présentant des galeries « under the radar » pour reprendre le terme employé par les organisateurs. Collectionneurs et insitutions ont déjà les yeux rivés sur elle. Promis, j’irai l’année prochaine.

Le Slick.

Si cette édition tient le pari des précédentes, que j’avais pu visiter, c’est un événement très sympa où faire de belles découvertes.

Chic art fair, deuxième édition, mon choix cette année, installée cité de la mode et du design.

La Chic art fair est une jeune foire où l’on peut retrouver des propositions plastiques, de la photographie et du design. Elle se place sur le champ purement contemporain, on y croise donc peu d’artistes consacrés (j’ai tout de même croisé un très beau multiple de Fabrice Hyber chez Bernard Chauveau éditeur, disponible pour 9500 euros). Pourtant, est-ce le lieu, l’éclairage, l’accrochage, ou le choix des galeries proprement dit qui procurent cette sensation ? J’ai été un peu déçu par cette jeune foire qui manque encore un peu de sérieux et de consistance. J’y ai tout de même passé un très bon moment et ai pu acquérir une œuvre de François Arnal et Christophe Goutal à la galerie Exit, sur laquelle j’avais précédemment publié.

Art Elysée, le second de mes choix pour mon court séjour parisien.

L’ambiance est ici plus cozy, plus classique, plus bourgeoise ce qui n’a pas le don de mettre mes papilles en émoi. Il est possible d’y admirer de belles pièces, car des galeries établies se mêlent à de plus jeunes. Belles toiles de Claude Viallat sur le stand de la galerie Oniris, ainsi qu’une plus originale en forme de drapeau triangulaire à la galerie 5. La galerie 5 proposait également (pour 95 000 euros) un grand Olivier Debré. Belle surprise aussi avec cette série de 100 vases en céramique édités l’an passé par Buren : 10 formes, 10 couleurs et toutes les combinaisons possibles. Un exemplaire de 50cm de haut, rayures grises, chiffrait 7500 euros (galerie Minsky). A souligner parmi les artistes émergents, le solo show de Franck Loret à la galerie Insula.

Vivement l’année prochaine !

Pour ne pas oublier Chohreh Feyzdjou

Chohreh Feyzdjou

En 2002, le cnap (centre national des arts plastiques) sauve le fond d’atelier de Chohreh Feyzdjou (Téhéran 1955 – Paris 1996), soit 433 œuvres de l’artiste d’origine iranienne. Sculptures, installations, peintures et dessins composent cette sorte de monument en forme de ruine..

La jeune artiste aujourd’hui disparue expose ou plutôt entasse suivant un principe d’accumulation devenu symptôme de son travail, des objets, reliquats d’atelier (toiles peintes ou dessins recouverts d’une couche de caparol ou de cire mêlés à des pigments noirs, ou teintés au brou de noix) ou matières pauvres (paille, fils, laine), qu’elle étiquette, classe et ordonne en un rigoureux catalogue. Chacune de ses pièces porte ainsi le terme générique de « product of Chohreh Feyzdjou ». Ce sont ainsi nos sociétés et nos modes de vie qui sont visés, et notamment leur volatilité, une mondialisation croissante, un commerce de masse qui nie toute singularité culturelle etc…

J’avoue être assez sensible à l’aspect noirâtre et charbonneux de ses œuvres qui me rappelle d’anciens ateliers d’imprimerie. Je ressens comme une urgence à sauver les pièces qu’elle présente, comme s’ils étaient de vieux manuscrits témoins de notre humanité perdue. Aussi lorsque le cnap achète l’intégralité du fond de l’artiste et sauve ce qu’il reste de l’atelier, j’y vois un signe fort, sensible et intelligent. Car il faut lire au-delà des apparences noircies, tâchées de ses œuvres, les traces d’une extrême poésie mêlée de désespoir.

Chohreh FeyzdjouJe ne sais pas si vous avez lu un jour l’œuvre au Noir de Marguerite Yourcenar. Le souvenir de cette lecture est ancien, mais il me semble y trouver des coïncidences, notamment une ambiance de fin du monde, littéralement d’apocalypse.

L’artiste est notamment représentée par la galerie Patricia Dorfmann, où elle a exposé en 1992.

http://www.patriciadorfmann.com/

Tout art est en exil, première monographie consacrée à l’ensemble de l’œuvre de Chohreh Feyzdjou (1955-1996) est éditée à l’occasion de l’exposition « Chohreh Feyzdjou. Tout art est en exil » présentée au CAPC musée d’art contemporain de Bordeaux du 8 février au 2 septembre 2007.

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