Basquiat au musée

Au Musée d'Art Moderne de la ville de Paris jusqu'au 30 janvier 2011.

Il fallait en être, semblait indiquer la longueur de la queue sur le trottoir devant le Palais de Tokyo en ce samedi matin de novembre.

Comme beaucoup de jeunes gens de ma génération, j’ai grandi dans le mythe Basquiat, prodige issu de la rue, dramatiquement disparu à l’âge de 28 ans, à la carrière foudrayante, et dont les prix tutoient aujourd’hui les anges. Le parcours commence chronologiquement avec des toiles aux gestes larges, forts, une palette colorée assez restreinte. Les commentaires relient cette période à l’influence de la rue et du graffiti. Je suis en manque ; en manque de talent, en manque de génie. A partir de 1981, les toiles s’étoffent, se densifient, les couleurs se nuancent, la surface du tableau est plus habitée, les signes se multiplient. Je reste longtemps devant un grand portrait vert et devant une figure d’homme au poisson. Basquiat apprend la peinture tout en conservant la vigueur de son graphisme primitif. Je commence à apprécier.

Des toiles inspirées de manuels d’anatomie, des rois dont la figure est déclinée à travers les siècles, les références, les cultures (romains, boxeurs noirs, THOR, cherokee), ces références qui circulent d’œuvre en œuvre en font la richesse.

Basquiat

« Je ne suis jamais allé en Afrique, mais je possède une mémoire culturelle. Je n’ai pas besoin de la chercher , elle existe.»

Il fallait en être, il fallait voir cette exposition et je ne regrette absolument pas de m’être plongée dans l’univers de la bête ! Mais quelle grande machine, quel insubmersible, quel rouleau compresseur. J’en suis ressortie nauséeuse. C’était à voir, indubitablement. Pour autant une bonne part du mythe a été taillée à la hâche, à pas lourds. Moi aussi dans la dernière salle, j’ai frôlé l’overdose. Vous me pardonnerez ce mauvais jeu de mots.

Après analyse, je crois que l’impression que j’ai ressentie au sortir de cette exposition est comparable au sentiment d’avoir cru et d’avoir perdu la foi. Chez Basquiat, j’admirais le geste spontanné, l’acte intuitif d’avant les apprentissages. C’était la rue avant que l’on s’intéresse à la rue, une sorte de mythe originel. Le monstre sacré faisait partie de mes références culturelles, à titre générationnel sans doute. Il est particulièrement difficile et désagréable d’être déçu par une de ses références, je ne vais pas dire fondatrice, mais au moins structurante.

Miquel Barcelo en Avignon

AfficheElle est partout cette image, et elle restera longtemps dans ma mémoire tant ces expositions, au Palais des papes et plus encore à la collection Lambert, sont pour moi ce qui s’est fait de mieux en terme de monstration ces dernières années. Du grand, du beau, du lourd, à vous en retourner les tripes et l’âme, à réapprendre ce qu’est et ce que devrait être la peinture : un engagement intransigeant et viscéral. C’est aussi un monstrueux travail par sa qualité et son volume.

Autant dire qu’après cela, il faut marquer une pose avant de reprendre le cours de sa vie, pour digérer l’argile dans ses effondrements organiques, les dessins bouffés ou « termitas », les portraits de noirs albinos à l’eau de javel, les peintures dont tout un cycle rupestre et un autre océanique voir abyssal m’étaient tout à fait inconnu… bref un monde. Quel monde !

A l’hôtel Lambert, on peut aussi voir ou revoir la video de Paso Doble, chorégraphie que Barcelo avait interprétée avec le chorégraphe Joseph Nadj au festival d’Avignon en 2006. Je la voyais, à mon grand regret, pour la première fois. Envahie par les bruits humides qui accompagnent la performance, je me laisse gagner par les gestes que l’on dirait ancestraux, impressionnée par l’apparente évidence des outils. D’où sortent-ils ? Un potier serait-il moins perplexe que moi ? Un trou creusé dans la couche d’argile formant le sol est ouvert, Barcelo y verse de l’eau, formant ainsi un puis où trouver l’humidité nécessaire à sa création surhumaine et hydrater ses outils. Sur la paroi presque verticale s’inscrivent graphismes, lacérations, empreintes corporelles, perforations. La performance se situe entre le combat et l’acte amoureux (chez moi, on dit d’une terre argileuse qui colle aux semelles, qu’elle est une terre amoureuse).

J’admire résolument ce travail… essentiel et indispensable. Si titanesque que j’en ai la respiration presque coupée.

Les dentelles de papier de Georgia Russell

L'artiste dans son atelierGeorgia Russell est une artiste à l’univers subtil et poétique, comme je les aime. Diplômée du Royal College of Art de Londres, cette artiste écossaise née en 1974, sera exposée à la Galerie Dunkan et Hourdekin à Marseille du 29 mai au 27 juin prochain (a priori son travail sur support photographique).

Georgia Russell use pour seul outil un scalpel, avec lequel elle attaque des livres, des partitions de musiques, des cartes, des photographies. Pliés, tordus, coupés, froissés, déchirés, mais qu’en reste-t-il après ces sublimes agressions ? Des « livres anémones de mer, livres vulves solaires, livres hirsutes, livres masques primitifs, livres dentelles » pour reprendre les propos mêmes de l’artiste.

The story of art

A chaque fois que je suis séduite par le travail d’un artiste, j’essaye de remonter le fil de l’émotion. Le travail de Georgia Russell touche à l’objet livre pour lequel j’éprouve un profond respect. N’avez-vous pas également été élevés dans le culte du on-ne-corne-pas, on-n’écrit-pas, on-ne-déchire-pas, on-ne-dessine-pas dans les livres (J’en transgresse finalement la moitié régulièrement). Notre société les vénère ; il y a donc un vrai risque culturel à les malmener. Il fallait alors beaucoup de courage pour se permettre d’inciser les livres, et puis beaucoup d’intelligence et de finesse pour mener à bien la démarche. Ces dentelles de papier, au-delà de l’exploit technique et chirurgical, nous renvoient à des formes organiques, à des lieux de mémoire. Elles auraient presque un caractère matriciel à la fois par leur forme et leur sens – donner du volume au texte, faire du texte un volume touffu… que l’on aurait presque envie de caresser. Elles font aussi du livre (édité par définition à plusieurs exemplaires), une œuvre unique…
Et si finalement, Georgia Russell insufflait au livre un surplus de sens, et faisait à l’aide de son scalpel sacrilège une sorte de relique à l’heure du livre numérique ! En tout cas, je rangerais volontiers ces œuvres dans mon cabinet de curiosité.

Geogia Russell est représentée depuis 2002 par la galerie England and Co : http://www.englandgallery.com/

A propos de Georgia Russell, je vous conseille la lecture du texte de Jean-Paul Gavard-Perret : http://www.arts-up.info/JPGP/JPGP_Russel_Georgia.htm

Jeremy Liron chez Isabelle Gounod

Jérémy Liron exposera à la Galerie Isabelle Gounod -13 rue Chapon Paris 3ième - du 19.05.10 - 24.07.10

Jérémy Liron est un jeune artiste français, né en 1980, à la fois peintre, critique et écrivain.

Jeremy Liron

Sa peinture nous parle de la contemplation de lieux situés en marge de notre urbanité. Ces « portraits » d’immeubles, l’artiste les baptise « Landscape ». Je n’ai pas réagi au premier abord à ce titre qui porte en lui une contradiction. Celle d’appliquer à un espace urbain le titre de «Paysage ». Et puis à bien y regarder, ce sont évidemment des paysages : des paysages urbains. Si tant est que l’on réfléchisse un temps à la notion de paysage. C’est ce à quoi Jérémy Liron nous invite par sa peinture et aussi à nous pencher sur les lieux que la banalité de notre quotidien finit par occulter.

Le peintre écrit (j’aime les peintres qui écrivent) : « On a donné des noms de fleurs – Myosotis et Jonquilles – aux deux barres compactes que j'entrevois par la fenêtre de ma chambre. […] On trouve dans chaque ville ou banlieue des exemples à foison de bâtiments qui portent des noms de végétaux – à cause de la culpabilité d'avoir souillé le paysage et, toujours plus, bouché la vue (comme si elles allaient miraculeusement s'effacer dans leur nom neuf, comme si ces mots choisis pouvaient se crisper sur elles jusqu’à les assimiler et les rendre un peu plus respirables) ou bien si c'est parce qu'on les dirait simplement sorties de terre et poussées patiemment vers le ciel pour y puiser la lumière nécessaire.»

Ce qui m’amène à vous recommander aussi son écriture à travers laquelle on peut entendre murmurer sa peinture : vous trouverez son ouvrage le Livre, l’Immeuble et le Tableau sur Publienet : http://www.publie.net/tnc/spip.php?article140

Site de l'artiste : http://www.lironjeremy.com/

Agnès Thurnauer

On aime la série ELLE, la série d’ailes, d’Agnès Thurnauer.

Elle


Au sein du travail d’Agnès Thurnauer, j’ai retenu cette série récente qui présente des ailes d’oiseau sur un fond de toile blanche, surmontées d’un titre ELLE dont l’orthographe peut varier, mais dont la typographie reprend celle de la couverture d’un célèbre magazine féminin.


Cette série me semble particulièrement séduisante. La matière et les couleurs de la peinture sont sensuelles. C’est ce que je nomme la volupté dans l’oeuvre, et cela participe à mon sens grandement au plaisir de peindre et aussi de recevoir la peinture. En marge apparaissent parfois des palettes, ayant apparemment (vu les coloris) servi à la réalisation de la toile. Cette intrusion dans les coulisses de l’atelier est une préoccupation récurrente de l’artiste. Autre lieu commun de l’univers d’Agnès Thurnauer : la typographie et le recours au langage. J’aime d’autant plus le jeu à l’œuvre dans cette série, qu’il fait appel à nos références féminines, à nos inconscients de femmes. Le lien entre le motif et le texte rappelle l’univers de la mode, ses plumes, ses paillettes, il y a une part importante de séduction dans cette image. Toute femme y succombe volontiers. Reste que ces ailes, toutes duveteuses soient-elles ont peut-être été arrachées ou empaillées, en effet, ce n’est pas un oiseau que l’on nous montre, mais une parure. Il y a comme un relent mortifère derrière cette beauté… comme s’il fallait s'en méfier et induisant cette autre question : la féminité serait-elle dangereuse ?

Agnès Thurnauer est née en 1962. Elle vit et travaille à Paris. Elle a participé en 2009 à l'exposition Elles au centre Pompidou.

Site personnel de l'artiste : http://www.agnesthurnauer.net/

Agnès Thurnauer expose à la Villa Emerige - 7 rue de Turquan 75016 Paris - du 5 mai au 5 juin 2010

Wangechi Mutu à Berlin

Ces femmes dont on parle…

Est-ce une tendance actuelle de l’art contemporain ou ma propre sensibilité qui biaise ma vision des choses, mais il me semble que les femmes sont de plus en plus présentes sur le devant de la scène.
Je vous avais déjà parlé de Joanna Vasconcelo (http://www.joanavasconcelos.com/), à l’occasion il faudrait aussi que je vous présente Beatriz Milhazes qui exposait l'été dernier à la fondation Quartier. portrait de l'artiste

Collage sur mylarAujourd'hui, je vous parlerai de Wangechi Mutu, artiste d’origine kenyane, vivant à New-York et dont le travail de collage et dessin est une subtile rencontre entre l’Afrique et d’autres références plus internationales (revues de mode, porno, identité féminine). Gagnante du prix Deutsche Bank 2010, elle sera exposée au musée Gugghenheim de Berlin à partir du 24 Avril 2010.
Je suis particulièrement sensible à ses grands formats (encre ou peinture sur Mylar) qui permettent un accrochage quasi ton sur ton sur les murs et offrent une expérience sensorielle inédite.


Elle est déjà bien courtisée la demoiselle, Charles Saatchi la collectionne depuis plusieurs années et les prix de ses œuvres sont déjà hors de portée.

Si je pariais sur la prochaine décennie, je la verrais féminine et ethnique, avec des identités culturelles affirmées. Ca me plaît bien.

Wangechi Mutu est représentée entre autre par la galerie Suzanne Vielmetter (Los Angeles) : http://www.vielmetter.com/

Paul Armand Gette - lecture à l'Hospice St Roch

Dans la biographie de Paul Armand Gette, jeune homme né en 1927, j'ai pu lire à plusieurs reprise "artiste inclassable". S'il est difficile de décrire le travail, ou plutôt les travaux de Paul Armand Gette, tant il multiplie les médium, moi je dirais simplement Chercher d'art à défaut de trouver de l'or... et encore!

Entomologiste, écrivain, géologue, photographe, dessinateur, passionné de minéralogie, ses domaines d'expression sont multiples. On y perdrait sa trace... Et pourtant l'Oeuvre de Paul Armand Gette, si elle prend de multiples visages, est pour moi d'une extraordinaire cohérence.

Il aime les femmes, qui se mettent à habiter des corps de déesses. Il les traque sous les trais d'Artémis ou d'Aphrodite, les peint au fond des grottes avec du jus de fraise. Et alors? Qualifions le d'hédoniste, il ne démentira pas.

Il sera présent au Musée de l'Hospice St Roch, pour une lecture de son dernier ouvrage les samedi 20 mars 15h et dimanche 21 mars prochain 10h. Il y évoque son amitié avec Leonor Fini. Cette lecture répond pour la troisième année consécutive à la proposition WEEK-END MUSEES TELERAMA '“ Edition 2010.

Joana Vasconcelos

Je voudrais vous présenter une jeune artiste portugaise que j’ai découvert il y a quelques temps et que j’ai retrouvé à la FIAC sur le stand de la galerie Obadia, Joana Vasconcelos.

Née à Paris en 1971, Joana Vasconcelos est considérée comme la jeune artiste portugaise la plus marquante de sa génération. Elle fut révélée au grand public lors de sa sélection à la Biennale de Venise en 2005.

Joana Vasconcelos 1Les premières œuvres d’elle que j’ai pu voir étaient des céramiques emballées dans une dentelle au crochet. Je n’ai jamais trop aimé les « ouvrages de dame », je n’ai donc pas compris l'intérêt de l'objet. Et j'ignorais aussi que ce bestiaire faisait référence à des formes traditionnelles de la céramique portugaise.

Ensuite j’ai pu voir son cœur rouge fait de couverts en plastiques fondus et là je me suis dit "c’est assez joli". Mais ce qui m’a définitivement fait entrer dans le monde de Joana Vasconcelos, c’est une installation intitulé Contaminaçao.

Tout l’univers de l’artiste s’est alors ouvert à moi à rebours.

Ce que j’aime chez elle, ce sont ses réinterprétations des traditions et arts populaires, parce que ces réactualisations subtiles et poétiques témoignent d’une grande intelligence et d’une belle modernité. Ensuite j’aime sa féminité affirmée (au moins autant que son identité nationale), qui ne se fait pas militante mais s’assume de fait. Ainsi son grand lustre fait de tampons hygiéniques est beau avant d’être provocant ou subversif. L’objet bassement matériel disparaît totalement derrière le résultat final. Et la dimension du travail, l’ampleur de la démarche, l’extrait totalement du domaine de l’artisanat pour faire entrer l’artiste par la petite porte dans la cour des Grands.

Joana Vasconcelos 2Quant à ses formes expansives, rondes, organiques et ludiques que l’on retrouve dans Contaminaçao ou Victoria, j’adore littéralement. L’exposition en 2008 à la galerie Obadia avait pour titre : « Où le noir est couleur ». J’ai d’abord cru un hommage à la très belle pièce Victoria, mais il s’agit en réalité d’un clin d’œil à un slogan publicitaire d’une célèbre marque de Porto. Pourquoi se priver d’emprunter à la vie quotidienne des motifs de réflexion ?

Site de l'artiste : http://www.joanavasconcelos.com/

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