Muleta - carnets d'atelier

Le mot Muleta apparait pour la première fois dans mes carnets en janvier 2013. J’écris « Faire quelque chose de la Muleta. » Je retrouve les premières traces de ce mot de manière sporadique au cours du printemps. 

Jusqu’à ce que ce projet se concrétise.

Entre temps, j’aurai produit les séries Contenant et Fouiller le sac des filles et travaillé sur un texte pour la Chambre nomade.

8 mars

Muleta, j’y songe de plus en plus sérieusement.

30 mars

Une tâche d’encre rouge pourrait constituer une première Muleta.

Faire varier l’ombre du rouge.

Viallat « La corrida, c’est l’opéra. »

21 avril

Forcément, après avoir écouté Barcelo à la radio hier soir, je me vois pénétrant dans une arène en entrant à l’atelier ce matin. C’était une interview formidable…

Emulsionner, c’est parvenir à mêler intimement deux corps de natures différentes.

9 août

L’emploi du mercurochrome est intéressant parce  on traite les plaies avec. Notion de guérison.

31 août

Le sable et la cendre.

7 septembre

Veste de torero brodée d’oursins.

Banderille avec calebasse et lanterne rouge.

Structure en osier, cordelette et pompons.

Ce sont de bonnes idées.

10 septembre

Emergence des premiers travaux et d’un croquis pour Parade.

Parade : toile de la couleur du sable de l’arène, un peu plus rouge, rembourrage, nœuds matelassiers, grelots. Qu’on entende le pas des chevaux, le harnachement lourds des chevaux caparaçonnés et non loin les cuivres de la fanfare.

Acheté : des paillettes et d’anciennes partitions de Paso Doble.

Si j’emploie à nouveau des cadres, ce sera pour mieux ne pas y entrer…

13 septembre

Ma mère me montre en souriant le titre d’un article dans le journal qu’elle est en train de lire. « Du thé, du vin et des bouquins. »

Vol Air France Paris-Venise pour aller à la biennale.

Liste des adjectifs qui me viennent à l’esprit durant ces deux jours : cosmique, expérimental, odoriférant, drôle, ethnique, bordélique, dérangeant,  désarticulé, obsédant, illuminé, minimaliste, étrange, monumental, théâtral, nauséeux, poétique, troublant, merveilleux, joyeux, ludique, réjouissant, minimal, rigoureux, courageux, délicat, acrobatique…musical. Impressionnant, fondamental, brutal, mystique, opaque, chamanique, dépaysant, hypnotisant, essentiel.

15 octobre

Comme à la parade, œuvre en 5 pièces de toile peinte, ficelle de chanvre tressée, laine, rubans, ouate et grelots. L’œuvre est plane, mais épaisse. La tresse de chanvre me parle de la queue d’un cheval lourd, autant que des cheveux d’une femme blonde, Rapunzel dont le pouvoir se loge dans sa chevelure.

Série de pièces chamaniques, délicat exercice entre le brut et le raffiné, jeu de connivences, de coïncidences, de métaphores plastiques comme je les aime qui jouent par le dedans des mots, des choses et des impressions.

17 octobre

Séance mitigée à l’atelier.

Nouvelle bataille avec la grande parade à laquelle j’ai ajouté des grelots après y avoir glissé dans la semaine une épaisse tresse de chanvre. En désespoir de cause, j’ai terminé par  un morceau de velours ocre moucheté de rouge. Il a l’épaisseur convenable, le pli d’un déhanché.

Cette toile à mi chemin (comme toujours) entre… et… Entre le masculin et le féminin, l’arène et la danse, la mort et la transe. Le tout au son endiablé des grelots.

Dans le ton…

21 octobre

Interview de Giuseppe Penone. Qui propose une avancée à main nues dans un monde-atelier et l’abandon de la posture traditionnelle de l’homme occidental tel que dessiné par Léonard de Vinci, tenant à bout de bras un monde à sa mesure au profit d’un contact intime avec les choses.

L’artiste redevient un corps écoutant…

23 octobre

Recherches pour Ex voto.

Les premiers chapelets retrouvés dans des tombes antiques étaient faits de perles de verre, de dents, de coquillages.

Je pense à Henri Cueco et à sa collection de noyaux de pêche.

28 octobre

Perles naturelles, végétales, corne, os, ivoire, bois, graines, corail.

En forme de larme.

10 novembre

Dessin exécuté à l’écurie pour la cape ornée.

Je suis contente quand un travail contient déjà la prémonition du suivant. Cela signifie qu’il a suffisamment de matière pour que le dialogue se poursuive.

Cette nouvelle pièce a à voir avec une cérémonie. Comme Ex-voto d’ailleurs. Elle n’est pas encore apparue que je lui cherche déjà un titre pour pouvoir la nommer intérieurement. La titrer, c’est déjà la faire apparaître, lui faire confiance.

15 novembre

Je m’aperçois que mes œuvres ne sont plus totalement des tableaux mais tendent à s’apparenter à des objets.

Objets de culte.

Objet palpable, matérialité concrète qui le rend présent dans le monde réel, présence au monde.

21 novembre

Des plis dans une toile me semblent préférables à une surface parfaitement plane et lisse. Plutôt que des imperfections, ils me semblent être des signes de vie.

Notre mère

Ce qui est intéressant, c’est qu’à un moment, on ne sait plus de quoi on parle. Les différents fils conducteurs se mêlent. Est-ce de la figure maternelle qu’il s’agit ou de l’Ave maria ou même de la mer, mer méditerranée, Terra Mare? Travail autour d’une mémoire collective plus ou moins ancienne. Et souvenirs d’enfance à ramasser des coquillages sur la plage. Trouvailles.

23 novembre

Les plis, comme vouloir donner du corps à la peinture.

26 novembre

Enumération non exhaustive des éléments qui composent les œuvres.

Sélection gourmande : peinture à l’huile, aquarelle, vernis, colle, sable, pigments, ouate, grelots, perles, coquillages, paillette, œillet métallique.

28 novembre

Lecture de Mort dans l’après-midi d’Hernest Hemingway.

Une corrida c’est la tragédie (au sens antique du terme) de la mort du taureau. Il y a tellement de choses symboliques autour. Que ce soit la musique, les costumes, la bravoure, l’élevage et le choix des taureaux, comme des chevaux, le danger de la mort, l’ivresse ensuite, la fête cathartique, l’élégance des femmes, la dance etc…

Dans ces toiles, à aucun moment, je n’ai cherché à figurer la mort directement ou la violence mais à convoquer les forces en présence : la puissance de la vie, le risque de la chute, l’envie, le désir et ces sortes de pulsions primitives qui nous animent de façon plus ou moins évidente.

5 décembre

Muleta, nom de genre féminin. Les plis du tissus rouge se meuvent sur le sable de l’arène comme les jupes d’une danseuse de flamenco. Parfois les mouvements sont accompagnés de musique. Le taureau suit la cape aveuglément comme un homme amoureux.

Le désir et la mort dans les replis de la cape de serge rouge.

Le prix Hemingway récompense cette année une nouvelle intitulée  L’ultime tragédie païenne de l’occident.  C’est très beau.

Il faut bien une enfance de l’art, des points de départs et des points de repères. Claude Viallat a joué pour moi ce rôle. Ensuite chacun va son chemin.

9 décembre

La première des toiles que j’ai réalisée, je la nommai Premier tercio. A cet endroit, j’ai commis une erreur, car la toile évoque des banderilles. Or le premier tercio est celui du Picador.

10 décembre

Ce travail me renvoie à la Naissance de la Tragédie de Nietzsche. Dionysos contre Apollon.

La corrida est dionysiaque.

12 décembre

Il y a toujours une dimension physique dans mon travail, parfois de l’ordre du corps à corps.

Avec Muleta je n’y déroge pas.

20 décembre

De cérémonies en cérémonials,

en oraisons funèbres

verdâtres et écarlates

Entrant dans la lecture des Ombres errantes de Pascal Quignard, et passant devant ma toile intitulée Notre mère que j’ai installée pour un temps dans le salon, je me dis que c’est aussi une œuvre sur le jadis. Les œuvres ou les artistes qui m’importent sont à la recherche de ces éléments situés notamment en-deçà du langage. Réflexes plutôt que gestes, élan d’énergie, poussée en avant, errance plutôt qu’itinéraire. C’est aussi dans cette recherche que je glisse les questions autour de la féminité ou de la maternité.

4 janvier

Archives de l’INA, Tapiès peignant ressemble à un animal humain.

La nouvelle toile sur laquelle je travaille (une éventration) est un trop plein d’humeur et d’émotion.

C’est aussi un orifice, Jonas dans le ventre de la baleine.

5 janvier

Je peins avec des outils adaptés mais aussi avec tout ce qui me tombe sous la main comme les pastilles de gouache de mes enfants, le fond d’une tasse de thé…

Je suis allée chercher du foin pour le ventre de la grande toile. Il me vient une autre image, celle du nid. Certains oiseaux tisserands réalisent cette sorte d’ouvrage dans les hautes herbes africaines.

6 janvier

Définition nietzschéenne de l’artiste : un rêveur qui sait qu’il rêve.

7 janvier

Hemingway « Personne ne vit complètement sa vie sauf les toreros. »

30 janvier

Je suis allée au grenier retrouver quatre petites toiles de 2003, des corridas que j’avais peintes suite à un séjour à Nimes pour les ferias de pentecôte.

Il n’est pas dans mes habitudes de montrer des travaux déjà anciens, selon une certaine idée que j’ai de la progression dans le travail, image d’une route que l’on trace au fur et à mesure. Marchant, j’ai rarement idée de revenir en arrière.

Le but n’est pas là. En les ramenant à la surface, je les ai d’ailleurs retravaillées, je veux simplement dire que l’idée ne date pas d’hier. Mais qu’il aura fallu dix ans pour passer des unes, aux autres.

14 février

Parfois de très petites choses demandent beaucoup de temps. Voilà plus d’une semaine que je retravaille sur les petites corridas. Je pense d’ailleurs indiquer ce lien au-dessus du temps, quelque chose comme 2003-2014. Mais il faut les deux dates pour les faire exister, l’envie d’hier et l’expérience d’aujourd’hui.

24 février

Je persiste à penser que l’après-midi est un très mauvais moment pour mourir.

mars 2014

Je consacre ce dernier mois avant l’exposition à un travail in situ. Il doit donner naissance à un grand diptyque qui prendra place au mur du manège. J’ai délocalisé pour l’occasion mon atelier à l’écurie.

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